Bilan de l’année: La XR en 2020

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Bilan de l’année: La XR en 2020

Article rédigé par Philippe Bédard – Chargé de communications, Québec/Canada XR


À la fin de l’année 2020, j’ai eu le plaisir de participer à la sélection des expériences XR qui feraient partie des XR Awards 2020, une initiative de nos amis d’XRMust. Ensemble avec Mathieu Gayet et Fabio Hofnik d’XRMust, de même qu’Agnese Pietrobon et Tom Ffiske, nous avons sélectionné les projets qui seraient soumis aux votes du public lors de la délibération. Maintenant que les votes ont été tabulés et que les prix ont été décernés, c’est le moment parfait de faire un bilan de la XR en 2020 et des expériences qui m’ont marqué au cours de l’année; celles qui ont été récompensées de même que celles qui n’ont pas reçu leurs dus. Et comme l’année commence à peine, profitons-en aussi pour voir ce qui nous attend en 2021 dans le monde de la XR, en commençant par le Festival Sundance qui arrive à grands pas.

Le livre de la distance

C’est en janvier 2020 dans le cadre du programme New Frontier du festival de Sundance que l’Office National du Film a présenté pour la première fois Le livre de la distance (The book of distance). Réalisé par Randall Okita et produit par David Oppenheim, ce projet de réalité virtuelle s’est démarqué aux XR Awards 2020 en raflant plus de la moitié des prix décernés. Dans cette expérience narrative de 25 minutes, Randall Okita se sert de photos de famille et de documents ayant appartenu à son grand-père Yonezo afin de retracer les pas de ce dernier, d’Hiroshima jusqu’au Canada dans les années 1930, avant d’être envoyé dans un des camps d’internement mis en place par le gouvernement canadien pour incarcérer les ressortissants japonais lors de la Seconde Guerre mondiale. Comme l’explique l’ONF, l’œuvre est construite comme un « pèlerinage interactif virtuel […] à la recherche d’un passé perdu » à travers les souvenirs laissés à Randall par son grand-père.

C’est à Cannes, en juin 2020, que j’ai eu la chance de vivre cette expérience touchante pour la première fois, avant de la retrouver de nouveau dans le cadre de Venice VR Expanded au Centre PHI en septembre et finalement au Festival du Nouveau Cinéma en octobre. Depuis octobre 2020, le projet est aussi accessible gratuitement sur les plateformes SteamOculus et Viveport. L’histoire est remplie de moments magiques et touchants que je vous laisserai découvrir vous-mêmes, mais en voici tout de même un bref résumé pour expliquer ce qui en a fait — pour moi comme pour bien d’autres — l’une des meilleures expériences XR de l’année.

Cannes XR 2020

À plusieurs reprises, Le Livre de la distance nous invite à participer aux différentes étapes de la vie de Yonezo. Nous l’aidons à faire ses valises et à dire au revoir à sa famille à son départ du Japon. Suite à son arrivée au Canada, nous l’aidons à se construire une maison, à démarrer le jardin de fraises qui sera le gagne-pain de la famille, à mettre la table et à prendre des photos de famille à des moments clés. Contrairement à une œuvre immersive passive — qu’il s’agisse d’une vidéo 360° ou d’une expérience 3DoF — le fait de pouvoir interagir de la sorte contribue à nous impliquer dans la vie des personnages. C’est ce qui rend l’expérience d’autant plus choquante quand ceux-ci sont envoyés dans un camp d’internement, car nous nous sommes investis dans leur vie. Qui plus est,  le fait d’être impuissants face à ce qui se passe aux personnages que nous côtoyons depuis tout ce temps accentue le sentiment d’injustice ressenti. Bien sûr, nous ne pouvons pas comprendre exactement ce que les personnages ont vécu, mais le simple fait de les avoir accompagnés si longtemps contribue à accentuer l’impact de ce qui leur arrive.

Lors des XR Awards 2020, l’œuvre s’est mérité les prix de la meilleure histoire, du meilleur design visuel et de la meilleure expérience de l’année. Pour sa part, Randall Okita s’est vu décerné le titre de créateur de l’année, alors que l’ONF a été nommé le studio de l’année. Pour une liste complète des prix décernés au Livre de la distancerendez-vous sur XRMust

En ce qui me concerne, Le Livre de la distance s’est démarqué par la qualité de sa production visuelle, sonore et narrative, de même que par son design d’interaction. Plutôt qu’essayer d’évoquer notre empathie en nous mettant dans la peau d’un personnage — comme il était populaire de le faire il y a quelques années — nous accompagnons Randall Okita sur son pèlerinage et nous découvrons les facettes cachées de la vie de son grand-père à ses côtés. Les interactions qui nous sont offertes tout au long de l’histoire, aussi banales puissent-elles paraître aux premiers abords, nous aident à nous investir dans l’histoire et font de ce projet l’une des meilleures expériences XR que j’ai eu la chance de vivre au courant de l’année. Mais bien sûr, ce n’était pas la seule.

Les coups de cœur de l’année : De Cannes au FNC et plus encore

En plus du Livre de la distance, plusieurs expériences en réalité virtuelle ont fait une belle impression au courant de l’année. The Line (A Linha, Ricardo Laganaro) était également présenté à Cannes XR 2020, de même que l’était Minimum Mass (Raqi Syed , Areito Echevarria). Ces deux projets avaient déjà circulé dans des festivals auparavant — The Line avait gagné le grand prix du jury à Venise en 2019 et une version de travail de Minimum Massavait été présentée à Cannes XR en 2019 — mais chacun s’est mérité plus d’attention en 2020 à travers différents festivals et remises de prix. Par exemple, The Line a été reconnu aux prix Emmys en septembre dernier dans la catégorie « Innovation in Interactive Programming », alors que Minimum Mass s’est mérité plusieurs prix aux festivals d’Annecy, au FIVARS, et au 360 Film Festival

Bien qu’elles soient totalement différentes — The Line est histoire d’amour racontée à l’échelle d’un modèle miniature alors que Minimum Mass raconte une histoire empreinte de deuil dans un monde parsemé de trous noirs — les deux expériences m’ont enchanté par leur présentation originale du sujet. Plus particulièrement c’est par le point de vue qu’ils m’ont offert pour l’occasion que ces deux projets m’ont impressionné. The Line raconte son histoire autour d’une ville miniature disposée devant et autour de nous. Pour suivre le protagoniste Pedro sur son parcours cyclique, il faut donc tourner sur soi et, plus souvent qu’autrement, se pencher pour observer de plus près les détails qui abondent tout autour du modèle. Dans la version du projet disponible sur Oculus Quest depuis mai 2020, le suivi des mains permet aussi de prendre part aux tâches routinières imposées par l’œuvre sans devoir utiliser de manettes, ce qui rend l’expérience d’autant plus naturelle et agréable. 

Dans Minimum Mass c’est plutôt le point de vue qui m’a plu. Très souvent, la réalité virtuelle nous place au cœur de l’action, voire même dans la peau d’un personnage. Au contraire, Raqi Syed et Areito Echevarria nous positionnent à l’extérieur de l’espace miniature où se déroule le récit et nous donnent plutôt la capacité de faire pivoter la scène devant nous. En tant qu’observateurs externes, on nous impose une distance face à l’histoire qui est tout à fait justifiée par le récit de perte qu’on cherche à nous transmettre.


En plus de ces deux derniers projets, plusieurs autres ont marqué l’année. J’en soulignerai deux derniers qui m’ont laissé de fortes impressions. Le premier est The Tempest, soit la pièce de théâtre immersive et interactive lancée par le studio Tender Claws au sein de son jeu/monde virtuel : The Under Presents. En pleine période de confinement, à l’été 2020, le studio américain a annoncé son projet de mettre en scène une adaptation de la pièce de Shakespeare qui réunirait un acteur et jusqu’à 8 participant.e.s le temps d’une performance en direct d’environ une heure. Pendant plusieurs mois en 2020, Tender Claws a offert une série représentations quotidiennes de sa pièce, chacune basée sur un scénario de base que les différents acteurs et actrices de la troupe adaptaient en fonction de leur style et en réponse aux interactions du public qui était présent. 

En plus de l’improvisation des acteurs qui menait, d’une fois à l’autre, à des expériences foncièrement différentes d’une performance à l’autre, c’est au public de la pièce que l’on doit une partie de l’originalité du projet, et ce, en raison de sa participation active et de son impact sur le déroulement de l’histoire. Pour avoir assisté à trois représentations moi-même, je peux dire que l’histoire de base est appelée à se transformer selon que le public est plus ou moins impliqué ou qu’il se prête ou non au jeu (celui ou celle qui est choisi pour incarner Miranda pourrait, par exemple, refuser de tomber amoureuse de Ferdinand). Maintenant que les représentations de The Tempest sont terminées, je regrette de ne plus pouvoir revivre cette expérience ou de ne plus être en mesure de la recommander à mon entourage. Cela dit, je ne serais pas surpris que le modèle de performance éphémère payante introduit par Tender Claws soit adopté par d’autres producteurs d’expériences immersives et qu’on voie apparaître d’autres adaptations originales du même genre.

Les Passagers (Elle et Lui)

La dernière expérience que je souhaite souligner pour l’instant — celle avec laquelle j’ai terminé l’année — fut présentée en version bêta dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma et du NewImages Festival. Cependant, je n’ai pas eu l’occasion de voir la version finale du projet qui sera présenté sous forme d’installation quand les mesures sanitaires pourront enfin être allégées. Je parle bien évidemment du projet Les Passagers de Ziad Touma, dont seuls les prototypes deux premiers épisodes ont été montrés jusqu’à maintenant (intitulés Elle et Lui). Dans chacun des quatre chapitres de cette co-production Québec-France (Couzin Films / Les Produits Frais), on nous place dans la peau d’un des quatre personnages qui se côtoient à bord d’un train qui défile en campagne française : Elle, Lui, la Dame et l’Enfant. Bien qu’elles partagent toutes la même structure, chacune des parties de Les Passagers se distingue par un style visuel unique (aquarelle, peinture à l’huile, fusain, crayon de cire) et par différents modes d’interaction (suivi du regard, reconnaissance vocale, suivi des mains, etc.). Dans le cas des deux chapitres prototypes présentés au FNC en octobre dernier, on pouvait suivre l’histoire de la jeune femme du jeune homme qui se font face dans le train (soit Elle et Lui). Les deux histoires se marient bien, puisque chacune nous présente un personnage qui peine à s’exprimer librement. Dans un cas comme dans l’autre, on nous invite à parler à voix haute à des moments bien précis afin d’inciter le personnage que l’on habite à se faire entendre. Bien sûr, il est aussi possible de refuser d’interagir et d’amener l’histoire dans une autre direction en forçant nos personnages à rester muets. 

En décembre 2020, j’ai eu le privilège de voir un aperçu des deux autres chapitres du projet, ceux qui nous mettent dans la peau de la Dame et de l’Enfant. Sans trop vendre la mèche avant la première du projet complet, je peux dire que ces derniers épisodes viennent bien compléter l’expérience de Les Passagers en introduisant des points de vue encore plus originaux et des stratégies d’interaction uniques. Plus que tout, je dois insister sur l’importance d’expérimenter avec l’ordre des différentes parties de l’œuvre, de même qu’avec les interactions qu’on nous permet (ou qu’on refuse) de faire. Les Passagers propose une histoire qu’il faut revisiter à plusieurs reprises afin d’en apprécier toutes les facettes.

Ce qui compte au fond

L’une des raisons pour lesquelles Les Passagers occupe une place importante pour moi malgré le fait l’expérience n’ait pas encore été officiellement lancée est le simple fait d’avoir pu en parler avec son réalisateur, Ziad Touma, à quelques reprises au fil de l’année dans le cadre de différentes activités de Québec/Canada XR. À bien y penser, c’est aussi le fait d’avoir pu rencontrer Randall Okita et David Oppenheim à Cannes qui m’a poussé à voir leur projet avant tous les autres présentés dans le même pavillon du MOR. C’est aussi le fait d’avoir pu « rencontrer » les acteurs et les autres membres du public de The Tempest qui a joué pour beaucoup dans mon désir de retourner voir la même pièce à plusieurs reprises, et ce, même si le tout se faisait de manière anonyme. Autrement dit, dans la plupart de ces cas, c’est le fait d’avoir fait des rencontres uniques qui résume les expériences que j’ai le plus appréciées dans le monde de la XR en 2020. Ce qui compte, au fond, c’est l’élément humain de la chose.

Alors que les mesures de confinement risquent de se poursuivre pour une durée indéterminée, j’ai bon espoir que la réalité virtuelle et le domaine de la XR vont continuer de s’adapter au contexte et chercher à offrir de nouvelles manières de rester connectés. En témoignent les efforts du festival Sundance qui, en 2021, s’adapte à la nouvelle réalité en proposant une plateforme en ligne pour permettre la découverte de son programme New Frontier. Cette plateforme servira également à faciliter les rencontres et le réseautage qui nous motivent à participer à ce genre d’événement. Grâce à la firme Active Theory, Sundance a conçu un espace virtuel construit sur l’architecture WebXR qui permettra aux utilisateurs.trices d’à travers le monde de se connecter à un espace partagé, et ce, peu importe la plateforme de leur choix (casque VR, ordinateur, mobile, etc.).

Fortune! (Brett Gaylor, Nicolas Bourniquel et Arnaud Colinart), qui sera présenté à Sundance 2021.
Source: “Sundance Institute

Comme le reconnaissait récemment le président et fondateur de Sundance, Robert Redford, « Il n’y a pas de Sundance sans notre communauté ». C’est vrai de tout événement et, pour autant que l’événement se déroule bien, j’espère que d’autres événements en 2021 poursuivront cette tendance.


Les billets pour Sundance New Frontier sont disponible dès maintenant ici: https://tickets.festival.sundance.org
Retrouvez la sélection complète ici: https://fpg.festival.sundance.org/film/ntf/catalog

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